Si l'on imprime mon journal avant mon retour, que l'on se garde bien d'en confier la rédaction à un homme de lettres

Bien que les thèmes dominants soient d'affiner les relevés cartographiques des terres découvertes et de perfectionner la connaissance du Pacifique à des fins commerciales, La Pérouse n'en oublie pas pour autant les autres volets de sa mission : notamment les mœurs des "peuples sauvages " rencontrés sur les terres fermes. Ce sont donc des extraits des relations d'escales des tomes 2 et 3 que nous privilégions ici. Les escales sont racontées d'une manière très pittoresque voire romanesque. Pourtant La Pérouse prétend que ses écrits s'adressent aux marins et aux savants. Il a confié à l'un de ses amis : " Si l'on imprime mon journal avant mon retour, que l'on se garde bien d'en confier la rédaction à un homme de lettres ; ou il voudra sacrifier à une tournure de phrase le mot propre qui lui paraîtra dur et barbare, celui que le marin et le savant préféreraient et chercheront en vain ; ou bien, mettant de côté tous les détails nautiques et astronomiques, et cherchant à faire un roman intéressant… " L'auteur Milet-Mureau dit respecter la volonté de La Pérouse et prévient les lecteurs qu'il n'a pas travaillé pour eux s'ils s'attardent à une lecture romantique mais qu'il a travaillé pour les marins et savants. Michel Mollat du Jourdin dans la préface du tome 1 d'une édition de 1985* (*DUNMORE (John) et DE BROSSARD (Maurice), Le Voyage de Lapérouse 1785-1788, Récit et documents originaux, Préface de Michel MOLLAT DU JOURDIN, Paris, Imprimerie Nationale, 1985) dit à ce sujet : " Dès 1797, "l'Imprimerie de la République" avait publié une relation établie par le général Milet-Mureau ; mais l'idéologie du moment l'avait amené à remanier le texte original, à en retrancher des passages contraires à l'esprit révolutionnaire, bref à l'altérer ici et là. Depuis lors, pendant près de deux siècles, cette présentation a été répandue en entier, ou par extraits, dans le grand public, parfois sous des formes adaptées à la jeunesse. " Ajoutons à cette réflexion un extrait de la note générale du tome 2 de cette même édition de 1985, cette fois par les auteurs : " Les modifications qu'il (Milet-Mureau) effectua furent d'ordre politique autant que linguistique. […] On remarquera en particulier les efforts que fit Milet-Mureau pour éviter de mentionner Louis XVI et ses ministres[…] En ce qui concerne le style, les modifications sont si nombreuses que nous ne signalerons que les plus importantes. Lapérouse emploie presque toujours le passé composé ; Milet-Mureau emploie le passé simple… ". Nous nous arrêtons là pour les exemples cependant ceux qui veulent (re)découvrir Le Voyage de La Pérouse à travers le manuscrit de la Pérouse et les suppressions et ajouts de Milet-Mureau consulteront les deux tomes de cette édition préfacée par Michel MOLLAT DU JOURDIN.

Extrait d'une illustration de Da Rosa .............................................

ce repas fut suivi d'un bal, d'un petit feu d'artifice, et enfin d'un ballon de papier

Revenons à l'édition originale pour souligner que le style n'est pas du tout fastidieux ! Lorsque nous lisons les pages concernant les approches d'îles, avec les données de latitudes, de longitudes et les comparaisons avec les découvertes antérieures par exemple, nous nous rendons compte de la facilité de la lecture car La Pérouse sait aller à l'essentiel. Si nous oublions quelques instants que ces hommes ont existé, les relâches des deux frégates nous captivent à la manière des romans d'aventures. Nous n'avons pas pour objet de relater toutes les escales nous nous arrêterons à celles dignes de tels romans. En février 1786, la Boussole et l'Astrolabe se mettent au mouillage dans la baie de la Conception, devant le village de Talcaguana au Chili. M. Quexada, commandant par intérim, annonce à la Pérouse que les deux équipages seront reçus comme les compatriotes espagnols. La Pérouse, de Langle et les officiers et savants sont invités à un magnifique dîner suivi d'un grand bal où sont présentes les principales dames de la ville. Chacun des officiers a un lit chez l'habitant car la maison du commandant ne peut recevoir tous les officiers et passagers français. En remerciement d'un tel accueil La Pérouse décide d'organiser une fête générale avant le départ et toutes les dames de la Conception sont invitées. " Une grande tente fut dressée sur le bord de la mer ; nous y donnâmes à dîner à cent cinquante personnes, hommes ou femmes, qui avaient eu la complaisance de faire trois lieues pour se rendre à notre invitation : ce repas fut suivi d'un bal, d'un petit feu d'artifice, et enfin d'un ballon de papier, assez grand pour faire spectacle... " Cette même tente sert le lendemain pour un repas aux deux équipages. L'invitation est rendue une nouvelle fois à la Conception avec dîner, ballets…

Un extrait du trajet de La Pérouse illustré par Da Rosa

Je proposai aux officiers et passagers de ne vendre nos pelleteries à la Chine qu'au profit des matelots…

Mais La Pérouse ne perd pas de vue sa mission car il doit remettre à la voile le 15 mars. On découvre là le côté humain de La Pérouse rappelé par la suite par maints exemples envers son équipage. Il propose à chaque homme d'équipage de pouvoir profiter d'aller se promener à terre ; si avant cette date les deux navires sont réparés et si l'eau, le bois et les vivres sont embarqués. " Rien n'était plus propre à hâter le travail que cette promesse, dont je craignais autant l'effet que les matelots le désiraient, parce que le vin est très commun au Chili, que chaque maison du village de Talcaguana est un cabaret, et que les femmes du peuple y sont presque aussi complaisantes qu'à Taïti : il n'y eut cependant aucun désordre, et mon chirurgien ne m'a point annoncé que cette liberté ait eu des suites fâcheuses. " Pendant le séjour à Talcaguana, une demi-page à peine relate le travail de M. Dagelet. Ce dernier fait régulièrement des comparaisons pour connaître la marche de ses horloges marines. Nous pouvons constater une nouvelle fois au fil des pages que le style et le contenu sont loin d'être fastidieux ! Quant au côté humain de La Pérouse prenant soin de son équipage, le lecteur en est le témoin à plusieurs reprises. N'oublions pas non plus que le soin à donner aux équipages fait l'objet d'un chapitre entier dans le cahier des charges au départ de Brest. Ainsi à l'arrivée à la Conception un capitaine de frégate espagnole n'est-il pas surpris par la bonne santé de l'équipage de la Boussole et de l'Astrolabe ( Dans le livre deDUNMORE (John) et DE BROSSARD (Maurice), Le Voyage de Lapérouse 1785-1788, Récit et documents originaux, Préface de Michel MOLLAT DU JOURDIN, Paris, Imprimerie Nationale, 1985, Page 151 tome 1 : on apprend que pour une campagne de deux ans on comptait en moyenne, sur les vaisseaux de la Compagnie des Indes, 20% de mortalité.). D'après lui, aucun vaisseau n'ayant doublé le Cap Horn n'est arrivé au Chili sans avoir de malades. Pour ne citer qu'un autre exemple des qualités humaines de La Pérouse envers ses matelots prenons celui de la décision qu'il prend un peu plus tard à Monterey : " Je proposai aux officiers et passagers de ne vendre nos pelleteries à la Chine qu'au profit des matelots… " Cette décision sera suivie d'effet.

Détail d'une gravure montrant les navires au mouillage

Après des relâches à l'île de Pâques, aux îles Sandwich et la reconnaissance du Mont St Elie… Le 4 juillet 1786 La Pérouse arrive dans un port sur la côte nord-ouest de l'Amérique, qui, selon lui n'a jamais été aperçu par aucun navigateur. Il impose à ce lieu le nom de Port des Français. " M. d'Escures avait fait le tour d'une isle auprès de laquelle nous pouvions mouiller par vingt-cinq brasses (basée à l'origine sur une corde tendue entre deux bras, la brasse valait cinq pieds, soit 1,624m), fond de vase ; nul n'était plus commode pour y placer notre observatoire ; le bois tout coupé était épars sur le rivage ; et des cascades de la plus belle eau tombaient de la cime des montagnes jusqu'à la mer… "Avant de s'installer sur cette île, les deux frégates font un séjour forcé à l'entrée de la baie à cause d'un changement brutal des vents à l'entrée de la passe, "nous avions sans cesse été entourés de sauvages. Ils nous proposaient en échange de notre fer, du poisson, des peaux de loutres ou d'autres animaux, ainsi que différents petits meubles de leur costume… " M. Rollin, chirurgien-major de la Boussole a écorché, disséqué et empaillé la seule loutre que les frégates ont pu se procurer. " Dès que nous fûmes établis derrière l'isle, presque tous les sauvages de la baie s'y rendirent. Le bruit de notre arrivée se répandit bientôt aux environs ; nous vîmes arriver plusieurs pirogues chargées d'une quantité très considérable de peaux de loutres, que ces Indiens échangèrent contre des haches, des herminettes, et du fer en barre. Ils nous donnaient leurs saumons pour des morceaux de vieux cercles ; mais bientôt ils devinrent plus difficiles, et nous ne pûmes nous procurer du poisson qu'avec des clous ou quelques petits instruments de fer. " La Pérouse pense qu'une factorerie peut s'installer ici car il n'est aucune contrée où la loutre de mer soit plus commune que dans cette partie de l'Amérique. Si elle installe son commerce sur quarante ou cinquante lieues sur le bord de la mer, elle peut rassembler au moins dix mille peaux par an. " Nous établîmes notre observatoire sur l'isle, qui n'était distante de nos vaisseaux que d'une portée de fusil ; nous y formâmes un établissement pour le temps de notre relâche dans ce port ; nous y dressâmes des tentes pour nos voiliers, nos forgerons, et nous y mîmes en dépôt les pièces à eau de notre arrimage, que nous refîmes entièrement. Comme tous les villages indiens étaient sur le continent, nous nous flattions d'être en sûreté sur notre isle ; mais, nous fîmes bientôt l'expérience du contraire.[…] Bientôt ils m'obligèrent à lever l'établissement que j'avais sur l'isle : ils débarquaient la nuit, du côté du large ; ils traversaient un bois très- fourré, dans lequel il nous était impossible de pénétrer le jour ; et se glissant sur le ventre comme des couleuvres, sans remuer presque une feuille, ils parvenaient, malgré nos sentinelles, à dérober quelques-uns de nos effets : enfin ils eurent l'adresse d'entrer de nuit dans la tente où couchaient MM. De Lauriston et Darbaud, qui étaient de garde à l'observatoire ; ils enlevaient un fusil garni d'argent, ainsi que les habits de ces deux officiers, qui les avaient placés par précaution sous leur chevet : une garde de douze hommes ne les aperçut pas, et les deux officiers ne furent point éveillés. "

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