CHAPITRE IV

(extrait des pages 36 à 39)

"EN ATLANTIQUE ET SUR LES COTES DE FRANCE

On a vu que le Garde Lapérouse avait eu l'occasion pendant le 2ème semestre 1762 d'être un collaborateur privilégié de son Commandant, le Lieutenant de Vaisseau de Ternay. Celui-ci ramènera de la Vilaine à Brest en deux opérations quatre vaisseaux dont le Robuste, en piteux état, l'Éveillé commandé par le Comte d'Hector, et d'autres navires. Il a bénéficié d'une aide par des officiers qui n'étaient pas issus du "Grand Corps", comme Marion Dufresne. Lapérouse participe à cette opération en compagnie de son ami Mengaud. Ce sauvetage délicat lui donne une occasion exceptionnelle de bien connaître l'hydrographie de la Bretagne Sud, la baie de Quiberon en particulier, dans tous ses aspects, cartographie et sondes, climatologie, courants et marées. Dès remise en état de ces navires à Brest, Lapérouse repart à Terre Neuve sur le Robuste avec Ternay, promu Capitaine de Vaisseau : son objectif est de porter préjudice au commerce et aux pêcheries britanniques. L'opération prend fin avec le Traité de Paris de 1763, qui permet un retour à Brest pour désarmement. Lapérouse obtient enfin un premier congé d'un mois de fin de campagne qu'il passe à Albi, quitté comme adolescent sept ans plus tôt. Son cousin Clément lui avance alors 123 livres pour ce voyage, preuve qu'il n'est pas très riche. Il revient en homme mûri par ses expériences, heureux de retrouver sa famille, mais avec des préoccupations à l'échelle du monde, probablement assez lointaines des soucis de ses parents. Puis il retourne à Brest, pour finir ses derniers examens, avec des spécialisations de fusiller et de canonnier. Il est nommé Enseigne de Vaisseau en Octobre 1964, à 23 ans, époque où un pastel très connu le représente dans son nouvel uniforme. Auparavant il aura un court embarquement pour convoyer le vaisseau Six Corps, sous le Commandement du Capitaine de Vaisseau de Chezac, de Lorient à Brest. Il complète une expérience maritime et militaire exceptionnelle, dans une carrière déjà très dense, commencée en temps de guerre. Il a aussi compris que la qualité des Officiers de Marine français n'est pas en cause, mais que nos échecs résultent d'une politique maritime et d'outremer erratique. Ceci ancre son ambition de relever le défi maritime et colonial sous de meilleurs auspices. En attendant, faute d'argent pour armer les vaisseaux existants et en construire d'autres, il ne reste plus qu'à exercer des missions de temps de paix, avec de petits navires le long des côtes de France. Cette expérience, non souhaitée par les officiers de la Royale, sera plus positive qu'il n'y paraît. Il est vrai que la pre-mière intention ministérielle était particulièrement peu attrayante, dans un pays très cloisonné en classes sociales : si on supportait assez bien l'idée que les grands capitaines de la Compagnie des Indes puissent intégrer le corps des officiers de Vaisseau, il était choquant de mettre des Gardes de la Marine ou des Enseignes de Vaisseau sous les ordres de Capitaines marchands, souvent issus de la maistrance, et ayant une formation empirique de navigation côtière (sans parler de leur comportement social). C'est pourquoi on s'orientera plutôt vers l'utilisation de flûtes et de gabares, à peine ou pas du tout armées de canons, propriété de l'État ou louées, mais placées sous le Commandement de véritables Enseignes de vaisseau, avec des équipages militaires.

gabarre

Finalement l'utilisation de ces navires conçus pour les transports se révélera plus intéressante que prévu. A l'image de Cook, qui avait eu ses premières expériences maritimes sur des charbonniers anglais, les qualités de ces navires marchands étonneront les officiers de Marine qui ne les connaissaient pas. Ils chercheront à améliorer leurs défauts, la lourdeur et la lenteur, mais utiliseront leur capacité, leur robustesse, et leur comportement à la mer doux et peu fatigant pour les hommes et le gréement. Plus tard, même quand il ne s'agit pas de transports de marchandises, on admet aux colonies qu'une flûte plus rustique et moins coûteuse vaut bien une corvette ou une petite frégate, quand elle est armée en guerre. Ce sera aussi le type de navire retenu pour les voyages d'exploration. De l'été 1765 au printemps 1769 on trouve Lapérouse au cabotage, princi-palement entre Brest et Bayonne, d'abord sur la gabare Adour, commandée par l'E.Y. de Clugny, plus ancien que lui. Il s'agit d'approvisionner les chantiers navals de l'Atlantique, dans lesquels Choiseul cherche à reconstruire une flotte, avec une mâture en bois des Pyrénées, qui est également la source d'approvi-

Plan de Bayonne

sionnement de la flotte espagnole par son port de Pasajes. Il est plus noueux que le bois d'importation du Nord, lequel est très cher, mais trouvé suffisamment souple après expérimentation sur les gabares. Bayonne devient un port d'approvisionnement majeur non seulement pour le bois, mais aussi le chanvre, le bray et des pièces métalliques malgré la limitation de tirant d'eau sur la barre de l'Adour à environ 15 pieds. Les rotations sont continuelles entre Bayonne et les arsenaux de Rochefort et de Brest, mais aussi avec les ports de commerce de Bordeaux et Lorient. Le chêne nécessaire à la construction des coques a d'autres provenances, dans les forêts domaniales, en terrain plus plat. Il a été conservé trace dans le pays basque d'une excursion d'Officiers de Marine en Vallée d'Aspe à l'automne 1765 vers l'exploitation forestière d'Isseaux, autorisée par Mr. de Cluny et par le Commandant de la Marine à Bayonne. Y prenaient part le Second La Metterie, accompagné par Lapérouse, pendant la longue période de chargement des mâts, entreposés dans la "fosse aux mâts" des "allées de Boufflers" à Bayonne. Ils remontent la rivière en coche d'eau jusqu'à Peyrehorade, puis le Gave d'Oloron jusqu'à Oloron Sainte Croix où ils sont très bien reçus par l'Ingénieur et le Maître mateur de la Marine. Le lendemain ils montent en mulet vers Isseaux et constatent une exploitation sélective de grands sapins. Il y a surtout de difficiles problèmes de transport de ces gros troncs avec des descentes acrobatiques guidées par "16 paires de boeufs", puis formant des radeaux sur le Gave. Quand on a vu cette organisation, on regarde la mâture avec d'autres yeux. Ils apprennent du Maître des eaux et forêts qu'il faut surtout éviter la coupe en temps de sève, pour la réserver à l'hiver. Lapérouse compare la coupe des Pyrénées avec celle des bois du Nord, "résineux jusqu'au coeur," et il pense qu'il faut compenser en nourrissant le bois avec de l'huile, et le graisser souvent. Quand aux transports fluviaux ou terrestres Lapérouse suggère qu'on pourrait rechercher d'autres sources d'approvisionnement, en ouvrant un autre chantier dans la vallée d'Ossau pour utiliser le Gave de Pau, moins tumultueux. Enfin chacun son métier, mais il est toujours intéressant de connaître les ressources et contraintes de ses fournisseurs. En fin d'embarquement Lapérouse, qui a pris goût à cette navigation, et qui de toute façon n'aime pas rester à terre, retrouve une place (comme sumumémire) de même nature sur la Dorade. Non seulement il y acquiert une excellente connaissance de la côte atlantique et de ses abris, comme les perthuis, mais devient fin manoeuvrier. De plus il s'intéresse aussi aux détails des problèmes logistiques de chargement et d'approvisionnements, ce qui sera une excellente préparation pour l'avenir.

Descente des troncs de sapin pou la mâture

Rentré à Brest il trouve son camarade La Metterie, qui était son Second sur l'Adour, devenu Commandant du Gave, qui le prend comme Second. Il y reprend le même circuit atlantique, avec cependant une livraison à Toulon, seule incursion connue de Lapérouse en Méditerranée. Puis vient son tour d'Enseigne de Vaisseau de commander une gabare. On lui confie l'Adour, sur laquelle il avait navigué, puis la Dorothée. Mais il retrouve Temay à Brest, qui l'embarque sur la Turquoise, une petite corvette peu digne d'un Capitaine de Vaisseau, qui fait de l'hydrographie dans les parages d'Ouessant, car les pilotes de la Marine "payés fort cher" ne font pas des cartes fiables. C'est pour Lapérouse une nouvelle expérience, qui lui sera aussi fort utile pour la suite, nouvelle étape inconsciente de la préparation de son grand voyage. Au désarmement Lapérouse demande un congé de six mois pour Albi pendant l'été 1769, qui lui est accordé et payé..."

et fin de la page 41 : "Lapérouse embarque début 1771 à bord de la Belle Poule, qui part faire neuf mois de police de la navigation commerciale autour de Haïti, en pleine expansion économique. Les anglais, là comme partout ailleurs, ne cessent de provoquer. C'est son premier contact avec le monde des Antilles, deuxième pôle d'intérêt en Amérique, après le Canada. Sont aussi à bord les Enseignes de vaisseau Mengaud et Langle, son futur adjoint autour du monde. Au retour de campagne, après remise en état, la Belle Poule est destinée au transport du futur Gouverneur de l'Ile de France, Ternay, qui avait obtenu ce poste prestigieux et bien payé, et celui de l'Intendant, le Commissaire Maillart du Mesle. Bien entendu, Lapérouse âgé de 30 ans ne débarque pas, et suit Ternay vers l'Océan Indien."

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